P A R O L E  .
 
 

De mon enfance, je garde très peu de souvenirs. L'étonnement de vivre, la contemplation de la nature, les allers et retours sur le trampoline de la rêverie… Par contre, je me souviens très bien de mon premier coup de foudre littéraire. Vers l'âge de 8-10 ans, je me suis mis à dévorer les contes et légendes du monde entier. Il ne s'agissait pas seulement de me dépayser, voyager dans d'autres époques, d'autres cultures, mais aussi d'explorer le dedans des choses, les mystères de la vie, les horizons illimités de l'esprit humain…


Les contrées de l'imaginaire ne sont pas seulement des lieux de fuite, ce sont des terres d'apprentissage où l'on est conduit, pas à pas, à mieux se connaître.





Pour moi, l'existence se résume à une seule question : allons-nous passer toute notre vie coincé dans le monde plat et étriqué des apparences ? Ou au contraire, aurons-nous la curiosité de soulever le voile ?


Nous sommes tous comme Alice : invités à découvrir l'autre côté du miroir.




L'imaginaire, à mes yeux, n'a pas pour mission de nous faire oublier le monde réel ou l'enjoliver. C'est, au contraire, une façon d'explorer la réalité en dévoilant ses coulisses, ses soubassements, ses racines profondes…


L'imaginaire a toujours été pour moi une terre familière. Je m'y sens à l'aise, dans mon élément. Je me souviens des rédactions libres que nous devions rédiger en classes élémentaires. Je concoctais des récits plein de rebondissements et de situations étonnantes, et très souvent, c'était mon texte qui était choisi par les autres enfants pour être lu et recopié au tableau. Très tôt, j'ai senti que l'imaginaire serait pour moi la manière privilégiée de communiquer avec mes semblables, de partager avec eux mes interrogations profondes, mes inquiétudes et mes espérances…




La crise de civilisation que nous vivons depuis au moins 30 ans — crise économique, énergétique, écologique, géopolitique, éthique, humanitaire, etc… — a son origine non pas dans les courbes et les statistiques, mais dans notre esprit, notre inconscient où logent des forces sauvages, non apprivoisées, qui n'œuvrent pas toujours pour notre bien-être…




Écrire, pour moi, c'est avoir le courage et l'audace d'aller rencontrer ces forces, de dialoguer avec elles, de les éclairer sous un jour neuf, de les cultiver et les jardiner pour en faire éclore leur fertilité… Ce n'est pas un jeu gagné d'avance.


Chaque génération a besoin de se confronter à ses dragons et ses monstres, ses fantômes et ses ogres, ses sorcières et ses fées… Si nous ne le faisons pas, les dragons viendront dans nos villes de béton et d'acier nous demander des comptes !





Écrire, comme lire, c'est partir en quête de notre vrai visage, débarrassé de tous nos masques, nos rôles préfabriqués.


Mais qui a vraiment envie de laisser tomber son armure

rouillée ?





À mes yeux, il n'y a pas deux littératures : une littérature pour adultes et une littérature jeunesse. Un livre comme Le petit prince démontre bien que ces classifications, certes pratiques, ne sont pas infranchissables, loin de là.


Les vraies œuvres invitent toujours le lecteur — petit ou grand — à voir le monde comme pour la première fois.





Quant j'écris pour les enfants, je fais juste attention à ne pas être inutilement compliqué ou obscur. C'est un vrai défi créatif : garder un style simple et clair, sans pour autant devenir aseptisé, fade ou convenu…


Dans la littérature pour grandes personnes, on a un peu trop souvent tendance à croire qu'une œuvre, pour être originale, doit obligatoirement être tordue et tarabiscotée.





Le gros risque quand on écrit pour les enfants est de vouloir à tout prix capter leur attention en imitant leurs modes, leurs tics de langage, les contours de leur environnement immédiat…


Certains auteurs « pour la jeunesse » écrivent en fait pour des consommateurs extrêmement ciblés. Je trouve cette tendance effrayante. Lewis Carroll, Roald Dahl ou Charles Dickens n'ont jamais fait ça.


Je n'écris pas seulement pour les enfants du seul aujourd'hui, mais pour célébrer l'état d'enfance qui demeure et perdure par-delà les époques et les siècles.





À la naissance de mes deux fils, en 2003 puis 2006, je me suis mis à écrire des livres pour enfants… D'abord de la poésie, puis des histoires brèves se déroulant sur quelques pages. Aujourd'hui, j'ai envie de m'attaquer à des histoires plus développées, avec des thèmes plus complexes, une vraie réflexion sur la vie.


Je trouverais beau que mon parcours d'écrivain suive, en le précédant légèrement, le cheminement de mes enfants lancés à la découverte de ce monde…





Je n'écris pas pour mon nombril, mais pour voir s'allumer des étoiles dans le ciel de notre esprit — ou tout simplement pour inviter chacun à regarder les étoiles qui y brillent déjà.





Notre époque souffre d'un excès d'utilitarisme.


À quoi ça sert ? me demande-t-on souvent quand je viens parler de poésie dans les écoles.


À force de courir uniquement après les résultats à court terme, notre société s'asphyxie et perd toute souplesse d'évolution.


Je suis convaincu que l'enfant qui aura nourri, exploré, jardiné son imaginaire sera beaucoup plus armé pour affronter les dures réalités de la vie. Car finalement, tout ce que nous rencontrons en chemin — épreuves, défis, obstacles, échecs, réussites… — ne sont que des petits cailloux posés sur le chemin de notre propre éclosion.





Un jour, en classe de 5ème ou 4ème, notre professeur de français est tombée malade… Une remplaçante, au lieu des leçons habituelles de grammaire et d'orthographe, nous a fait découvrir les joies de la poésie, non pas en nous forçant à apprendre des poèmes par cœur, mais en nous invitant à jouer avec les mots… Cela a été une vraie découverte pour moi. Je ressentais pour la première fois le plaisir de jongler avec les mots, leurs sonorités. Je m'étonnais des possibilités infinies du langage. Pour cela, il suffisait d'une feuille blanche et d'un stylo. Rien de plus !


Au final, j'ai écrit une vingtaine de pages de poèmes de toutes formes, des longs, des courts, certains avec des rimes, d'autres pas. Je me souviens d'un exercice très amusant : il fallait écrire un texte incluant un maximum de mots inventés, des mots sortis tout droit de notre imagination, mais dont les sonorités devaient faire naître chez le lecteur des images et des sensations bien réelles…


Essayez, vous verrez, c'est amusant ! Mais il ne faut pas écrire n'importe quoi : le lecteur doit pouvoir deviner et ressentir ce qu'il se passe dans votre texte, même s'il n'a jamais lu les mots que vous aurez créés…





Pour moi, la poésie, c'est cela : non pas une corvée, un devoir de plus, mais un plongeon dans la pure liberté, un jeu infini où nous pouvons nous découvrir encore et encore…


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J'ai fait la connaissance du haïku beaucoup plus tard, vers l'âge de 30 ans. Après des études longues, sérieuses et parfois un peu lourdes (un doctorat de sociologie, où j'ai étudié les romans et les films de science-fiction), j'avais besoin de respirer un peu, de retrouver un peu de la légéreté et de la spontanéité de mon enfance.


C'est alors que mon frère aîné, Alain, m'a fait découvrir un livre : FOURMIS SANS OMBRE (une anthologie de haïkus japonais traduits par Maurice Coyaud). Puis vint l'anthologie de Roger Munier, aux éditions Fayard. Cela a été tout de suite le coup de foudre ! J'avais l'impression de parcourir un pays familier. Comme si je retrouvais ma terre natale (et pourtant je n'ai pas d'ancêtre japonais !). J'aimais ce mélange d'extrême simplicité et de profond mystère. En trois petites lignes, on pouvait dire beaucoup et en même temps se taire et laisser le lecteur découvrir par lui-même notre jardin secret.





La cueillir quel dommage !

La laisser quel dommage !

Ah cette violette !


                            (Naojo)



Dans ce haïku, le poète hésite. Comment conserver la beauté d'une fleur sans la détruire en l'emportant avec soi ?


À votre avis : comment faire pour cueillir une fleur tout en la laissant à sa place ?


Pourquoi pas, justement, écrire un haïku ?





Le haïku n'est pas une poésie irréelle ou fantastique. Il n'y a pas de fée, de château, de dragon dans un haïku. Mais des choses toutes simples de la vie quotidienne : un nuage, une pomme de terre, un caillou… Mais pas n'importe quel nuage ou caillou ! Ces choses sont vues comme pour la première fois, avec un regard neuf, qui les rendent étonnantes, émouvantes, étranges et merveilleuses…


Voir le nouveau dans l'ordinaire… Il y a des trésors dans l'instant présent… écrivait le poète japonais Santoka.





La poésie est comme un feu. Elle peut naître d'une simple étincelle et après se propager à toute vitesse. C'est comme ça que le haïku a fini par embraser et illuminer ma vie.


Un jour, lors d'un de mes anniversaires, j'ai offert à tous les invités des poèmes brefs que j'avais griffonnés sur de petits bouts de papier. Cela a plu à tout le monde. Les mots peuvent se partager comme de savoureux cadeaux. Avez-vous déjà essayé ?


Dans un monde où la télévision a tendance à tout dévorer et où les humains se parlent de moins en moins (si ce n'est pour vanter les performances de leur téléphone portable), voilà une façon de mieux nous écouter et nous découvrir les uns les autres. Pour être heureux, on n'est pas obliger de toujours acheter et consommer (des jeux-vidéos, des vêtements à la mode, des voyages où tout est déjà prévu d'avance). Quelques mots tracés sur du papier peuvent réveiller aussi le sourire, l'étonnement, l'émotion… Vous ne croyez pas que c'est d'abord ça, être vivant ?


Suite à cette fête où j'ai osé partager mes mots, j'ai commencé à écrire des histoires et des poèmes régulièrement, presque tous les jours.


Ainsi est né mon premier livre, un recueil de contes et de haïkus : LE RIRE DES LUCIOLES. Je l'ai écrit entre 30 et 33 ans. La vocation de l'écriture peut venir très tôt ou, comme dans mon cas, plus tardivement…





De nos jours, beaucoup cherchent à réussir et devenir célèbres tout de suite. Ils se privent des joies de la découverte progressive, pas à pas. Il y a un plaisir à aller lentement quelque part sans savoir à l'avance où l'on va arriver…


Certaines beautés, certains mystères, certains secrets de ce monde ne se laissent pas approcher facilement. Il faut les apprivoiser. Ce n'est pas comme boire une canette de Coca-Cola (aussitôt bue, aussitôt jetée). Il faut du temps, de la patience, de la persévérance. Il est nécessaire de se préparer. Comme pour un rendez-vous important !


Dans la vie de tous les jours, nous portons des tas de masques, de déguisements, d'armures, pour nous protéger, nous affirmer, montrer aux autres que nous sommes importants et méritons d'exister.


Mais qui sommes-nous vraiment, dans le fond ?


C'est cela qu'explore la poésie…





En 2003, j'ai publié LE PETIT CUL TOUT BLANC DU LIÈVRE, des poèmes brefs avec des dessins au pinceau de Zaü (un illustrateur breton qui ressemble à un marin voguant sur les dunes d'un désert). Chaque poème de ce livre évoque un animal, mais aussi une émotion : la tranquillité, la surprise, la lenteur, la mélancolie, la peur, la paix, la joie devant les beautés éphémères du monde…


En écrivant ce livre, j'ai retrouvé l'enfant que j'avais été au cœur de ma vie d'adulte. J'ai l'impression que sans cet enfant intérieur, toujours aux aguets, je ne pourrais plus écrire une seule ligne…





Le haïku est pour moi plus qu'un exercice d'écriture. C'est une façon de vivre en gardant toujours un regard étonné sur le monde…


Je suis curieux de tout, intéressé par tout : l'actualité française et internationale, les découvertes scientifiques concernant les étoiles, les planètes et l'univers, je me soucie beaucoup de l'avenir de l'humanité (allons-nous finir par détruire cette belle boule bleue sur laquelle nous vivons tous ?). Mais l'important aussi, c'est de vivre ici et maintenant. Garder un œil et une oreille toujours ouverts sur les trésors de l'instant présent : être sensible au frémissement d'un arbre au printemps, aux variations infimes des couleurs du ciel en automne, au chant d'un oiseau invisible dans une forêt en hiver…





Le poète est un explorateur de sensations. Il ne vit pas seulement dans sa tête, avec la seule compagnie des mots.


Pour être pleinement vivants, nous avons besoin de plonger sans cesse dans la vie immédiate qui ne cesse de bondir et rebondir comme l'eau d'un torrent.



J'aime faire découvrir l'art du haïku aux enfants. Je me rends dans les écoles et les bibliothèques de Paris, banlieue ou province, depuis 1999. Je suis surpris chaque fois par la richesse d'invention de chaque enfant, fille ou garçon, petit ou grand. J'ai l'impression que nous naissons tous avec un don pour la poésie. Mais certains vont le préserver, le soigner, le jardiner, comme une belle fleur. D'autres, par contre, vont l'oublier, le piétiner, l'enfermer au fond d'un tiroir poussiéreux. C'est dommage ! Car même si l'on ne devient pas écrivain, garder son cœur ouvert, perméable aux beautés du monde, est la clef, me semble-t-il, d'une vie heureuse et réussie…


Plume de geai

Si je te trouve en chemin

Je n'aurai pas perdu ma vie



ai-je écrit dans LE PETIT CUL TOUT BLANC DU LIÈVRE…

Et vous, avez-vous déjà trouvé une plume de geai (avec son bleu incomparable) sur le sol d'une forêt ?


Gardez-vous précieusement chez vous un petit trésor rapporté d'une promenade dans la Nature ?


Une plume d'oiseau, un beau coquillage, une pierre à la forme étrange ?


Un jour, au cour d'un de mes ateliers, Audrey, une adolescente vivant à Pantin, a noté :




Dans un sac

À côté de mon lit

Les coquillages de la mer pétillent




J'ai constaté que pour bien écrire, il fallait se donner du temps, être dans un état de calme profond et de grande attention. Comme un héron immobile au milieu d'une rivière. Il attend, immobile, qu'un poisson vienne et, d'un coup, plonge son bec et le capture…


C'est cela le haïku : un mélange d'extrême tranquillité et de rapidité foudroyante…




L'outil idéal pour écrire des haïkus est d'avoir toujours sur soi, dans sa poche, un petit carnet et un crayon. Quand vous êtes témoins de quelque chose d'insolite, de surprenant, quand une rencontre imprévue vous émeut profondément (une lune ronde flottant sur un parking sans la moindre voiture ou bien un petit papillon qui se pose sur votre bras en été) vous notez sur ce carnet ce que vous avez vu ou entendu, en quelques mots très simples, sans forcément chercher à faire un poème.


Une fois de retour chez vous, relisez vos notes, feuilletez votre carnet : peut-être aurez-vous envie d'écrire un ou deux haïkus, en faisant attention de bien choisir les mots pour partager votre émotion…




N'hésitez pas à être précis !

Si vous parlez d'un bel oiseau qui chante, de quel oiseau s'agit-il ? Un roitelet, un moineau, un corbeau ? Pourquoi est-il beau ? Est-ce à cause de la couleur de ses plumes, la lumière qui pétille au fond de ses petits yeux noirs ? Comment chante-t-il ? Il gazouille, il a une voix de cristal ou, au contraire, il pousse une sorte de cri gras à la manière des corbeaux ?


La poésie a besoin de précision, car c'est grâce à ces détails intensément perçus que vos lecteurs pourront ressentir ce que vous avez vous-mêmes vécu…




Quand on écrit, il faut laisser venir les mots qui viennent, laisser couler les mots au gré de l'inspiration…


Après, on prend du recul, on enlève les mots inutiles, les mots trop lourds, trop bavards, qui empêchent le lecteur de voyager librement à travers les lignes.


Un bon écrivain utilise autant sa gomme que son crayon.




La perfection est atteinte lorsqu'il n'y a plus rien à ôter. (Saint-Exupéry)

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